Au siège national du PPS
Mohamed Nait Youssef
Il était 21h30. À la grande salle Ali Yata, au siège national du Parti du Progrès et du Socialisme, les passionnés du 7ᵉ art, les personnalités culturelles, artistiques et médiatiques de renom n’ont pas manqué le rendez-vous, jeudi 26 février, avec une soirée cinématographique ramadanesque exceptionnelle, organisée par la Commission de l’égalité et des droits des femmes. Au programme : la projection d’« Algues Amères», long-métrage de fiction du réalisateur Driss Chouika, suivi d’un débat aussi vif qu’éclairant.
En effet, c’est Soumaya Mounsif Hajji, présidente de la Commission de l’égalité et des droits des femmes au PPS, qui a donné le ton de la soirée. Son propos, d’emblée, a posé le cadre : «Une démocratie ne saurait être complète sans droits égaux entre les femmes et les hommes.»
Ainsi, à quelques jours de la Journée internationale des droits des femmes, le choix de lancer les activités ramadanesques du Parti par cette rencontre n’est pas fortuit. Ainsi, le film, explique-t-elle, déploie plusieurs axes en constellation : le « voyage suspendu » de ces femmes qui ne sont ni veuves ni mariées, des centaines de milliers à travers le Maroc, les départs vers l’émigration, la migration clandestine, les embarcations de la mort, mais aussi les horizons bouchés de la jeune génération, l’abandon scolaire, la violence domestique, et cette tutelle masculine trop souvent dictée non par la protection, mais par l’intérêt économique.
Une image condensée de la société marocaine
Le réalisateur Driss Chouika précise la boussole artistique de l’œuvre. Ce qui l’a séduit dans la proposition du scénariste Chaouqui Hamdani, c’est le traitement même du récit ; une image condensée de la société marocaine, particulièrement dans ses marges. «Ce film est une œuvre collective. Tous les contributeurs, techniciens en photographie, costumes, décors, interprètes, ont collaboré pour réaliser une œuvre porteuse de sens, qui résonne avec le public.», a-t-il souligné.
Le scénariste Chaouqui Hamdani enrichit encore la lecture du film. La souffrance de la femme qu’il met en scène n’est pas une exception : on la retrouve chez les ouvrières d’usine, les travailleuses agricoles, partout où le regard social se détourne. «C’est un modèle parmi d’autres, mais nous l’avons présenté de façon artistique et esthétique, avec de nombreux symboles, notamment celui de la mer.», a-t-il expliqué.
De son côté, le comédien Abdelkbir Regagna a salué la valeur artistique, esthétique et sociale du film. «Ce qui est beau dans cette œuvre, c’est sa coordination artistique et esthétique, très émouvante. On y voit un groupe de femmes de toutes les catégories, un ensemble de modèles féminins : la mère, la fille…», a-t-il dit.
Une fresque humaine profonde
Algues Amères met en lumière des conflits d’héritage et une discrimination ancrée dans les coutumes ; des réalités concrètes que Driss Chouika refuse de réduire à un catalogue de maux sociaux. Ce film humaniste et engagé confirme le goût du cinéaste pour un cinéma où l’art devient vecteur de débat et de prise de conscience. Dans cette optique, le titre lui-même porte une charge symbolique dense. Les algues, organismes qui prolifèrent dans les eaux stagnantes, deviennent la métaphore d’une existence humaine enlisée, privée d’horizon. Cette image traverse le film comme un leitmotiv visuel, rappelant à intervalles réguliers la condition de ceux que la société a relégués aux marges. Majid Lakroun, Saif Eddine Abidi, Safaa Khatami, Rokaya Benhaddou et Mohamed Bousbaa se réunissent dans une fresque qui dépasse le simple récit pour devenir miroir des tensions contemporaines.
Hnyia, ouvrière de la récolte d’algues interprétée avec une sobre intensité par Yousra Bouhmouch, perd son mari plongeur dans des circonstances volontairement opaques. Cette disparition n’est pas le moteur d’un récit policier ou mélodramatique : elle est le point de départ d’une descente dans les mécanismes les plus archaïques de la violence patriarcale. Face à elle, Maati, un beau-frère autoritaire déterminé à s’emparer de l’héritage familial, refuse de lui reconnaître le moindre droit sur la famille ou l’existence. Hnyia doit alors mener un combat silencieux mais acharné pour s’imposer comme cheffe de famille dans une société qui n’a pas prévu de place pour elle. Khadija Adly, dans le rôle de la mère, livre une performance d’une économie expressive remarquable.
Dans les «Algues Amères», la réalité sociale est présente comme une toile de fond oppressante, mais le réalisateur se refuse à la transformer en thèse toute faite. Il préfère poser des questions plutôt qu’apporter des réponses définitives, et c’est précisément ce qui fait de ce film une œuvre vivante. Par ailleurs, la présence d’Omar Sayed, figure tutélaire du cinéma marocain, aux côtés d’Abdelkbir Regagna, Abdellah Chicha et Miloud El Habachi, acquiert quant à elle une valeur presque testamentaire ; moins prestation d’acteur qu’hommage rendu à une mémoire artistique collective. Il faut dire aussi que le choix de tourner dans la région d’Al-Jabha, entre montagne et Méditerranée, offre par ailleurs au film une esthétique visuelle d’une beauté presque douloureuse. Ce qui distingue fondamentalement «Algues Amères» du cinéma social ordinaire, c’est le choix délibéré d’un langage cinématographique contemplatif. L’image ne sert pas la narration; elle est la narration. Un film à découvrir.
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